L'amnésie traumatique : quand le cerveau efface pour permettre de survivre

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(Lecture : environ 5 min)

« Pourquoi je ne m'en suis souvenu qu'à 40 ans ? » ; « Et si j'inventais tout ? » ; « Comment peut-on oublier quelque chose d'aussi grave ? »

Ces questions, de nombreuses victimes de violences sexuelles se les posent un jour. Et elles sont souvent les premières à douter de leur propre mémoire.

Pourtant, en psychotraumatologie, ce phénomène est connu : il s'appelle l'amnésie traumatique.

Contrairement à ce que l'on entend parfois, il ne s'agit ni d'un mensonge, ni d'une imagination débordante. C'est un mécanisme de protection du cerveau face à une violence qu'il n'a pas pu intégrer au moment où elle s'est produite.

Oublier pour survivre

Nous pouvons avoir tendance à penser que plus un événement est grave, plus nous devrions nous en souvenir avec précision. En réalité, le cerveau ne fonctionne pas ainsi !

Lorsqu'une personne est confrontée à une violence extrême – et c'est particulièrement fréquent dans les violences sexuelles vécues pendant l'enfance – le système nerveux peut être complètement submergé. Le cerveau ne parvient plus à traiter normalement ce qui est en train de se passer.

Pour continuer à fonctionner et permettre à l'enfant de survivre, il peut alors mettre certains souvenirs « à distance ». Ce n'est pas un choix. C'est une stratégie de survie.

Ce n'est pas le souvenir qui disparaît, c'est l'accès au souvenir

On imagine souvent l'amnésie traumatique comme une gomme qui effacerait complètement un événement. La réalité est différente ; en effet, les souvenirs ne sont pas détruits. Ils sont rendus inaccessibles à la conscience par un mécanisme de défense.

Pendant des années, une femme peut tout à fait vivre sans aucun souvenir conscient des violences qu'elle a subies. Et pourtant, son corps, lui, continue souvent d'en porter les traces !!

Le corps, lui, n'oublie pas

Même lorsqu'il n'y a plus de souvenirs conscients, il peut rester :

  • une peur inexpliquée de certaines personnes ;

  • un profond malaise face à certains gestes ou certaines situations ;

  • des cauchemars récurrents ;

  • une anxiété permanente ;

  • des difficultés dans la vie affective ou sexuelle ;

  • une hypervigilance ;

  • une sensation diffuse que « quelque chose ne va pas ».

Pendant longtemps, ces symptômes semblent ne pas avoir de cause. Et c'est extrêmement déstabilisant.
Certaines femmes se disent : « Je vais mal… mais je ne sais même pas pourquoi. »

Pourquoi les souvenirs peuvent-ils revenir des années plus tard ?

Contrairement à une idée reçue, les souvenirs ne reviennent généralement pas « par hasard ». Ils peuvent réapparaître lorsqu'une personne se sent enfin suffisamment en sécurité. Cela peut être après :

  • la naissance d'un enfant ;

  • un travail thérapeutique ;

  • la disparition de l'agresseur ;

  • un événement qui rappelle inconsciemment les violences ;

  • ou simplement à un moment de la vie où le cerveau estime qu'il est enfin possible d'ouvrir cette porte.

Cela ne signifie pas que tout revient d'un coup. Les souvenirs peuvent émerger progressivement. Par fragments, par sensations, par images, par émotions, parfois sans ordre chronologique.

« Et si je me trompais ? »

C'est l'une des questions les plus fréquentes. Quand les souvenirs reviennent après de nombreuses années, beaucoup de victimes doutent immédiatement d'elles-mêmes.

« Pourquoi je ne m'en suis pas souvenu avant ? » ; « Est-ce que mon cerveau invente ? » ; « Est-ce que je suis en train de construire une fausse histoire ? ».

Ce doute est profondément compréhensible.

Parce que notre société véhicule encore l'idée qu'un « vrai » traumatisme devrait être raconté immédiatement, avec une mémoire parfaite et un récit parfaitement cohérent. Or, le traumatisme produit souvent exactement l'inverse. Il fragmente, il désorganise, il brouille les repères. Et cela ne rend pas la souffrance moins réelle.

L'amnésie traumatique n'est pas une preuve que "ce n'était pas grave"

Certaines victimes culpabilisent : « Si j'ai pu oublier, c'est que ce n'était peut-être pas si important. ». En réalité, c'est souvent l'inverse.

L'amnésie traumatique apparaît lorsque le cerveau estime que l'événement est trop insupportable pour être intégré sur le moment. Autrement dit, oublier peut être le signe que ce qui s'est passé dépassait complètement les capacités de l’enfant / de la victime à faire face.

Quand l'entourage et la société ajoute le doute au doute

Lorsque les souvenirs émergent, les victimes espèrent souvent être enfin entendues.

Mais elles se heurtent malheureusement régulièrement à des phrases comme :

  • « Tu t'en souviendrais si c'était vrai. »

  • « Tu inventes. »

  • « Pourquoi seulement maintenant ? »

  • « Tu as forcément été influencée. »

Ces réactions peuvent être dévastatrices, parce qu'elles viennent renforcer un doute déjà présent. La victime ne lutte plus seulement avec ses souvenirs, elle doit aussi défendre sa propre réalité.

Et cette remise en question peut être profondément retraumatisante.

Retrouver des souvenirs ne signifie pas qu'il faut tout affronter seule

Si des souvenirs reviennent, il n'est pas nécessaire de tout comprendre immédiatement, ni de tout raconter, ni de tout vérifier dans l'urgence.

L'essentiel est de pouvoir être accompagnée dans un espace sécurisant, où ce qui émerge peut être accueilli sans précipitation, sans jugement et sans pression.

Le cerveau a mis ces souvenirs à distance pour protéger ; il est donc important de respecter son rythme lorsqu'ils réapparaissent.

Tu n'as pas choisi d'oublier. Tu n'as pas choisi de te souvenir.

L'amnésie traumatique n'est pas un manque de courage, ce n'est pas un mensonge, ce n'est pas une faiblesse.

C'est une réponse extraordinaire du cerveau face à une situation insupportable.

Si aujourd'hui certaines pièces de ton histoire reviennent, cela ne signifie pas que tu devrais tout comprendre immédiatement. Cela signifie peut-être simplement que ton système nerveux estime que tu n'es plus exactement la même femme qu'autrefois. Que tu disposes aujourd'hui de davantage de ressources qu'à l'époque où tu étais seule face à l'insupportable.

Et cette différence peut ouvrir, doucement, un chemin vers davantage de compréhension, de sécurité et de liberté intérieure.

En savoir plus, pour comprendre pourquoi tu réagis ainsi

Tu peux lire les billets de blog sur le traumatisme et la mémoire traumatique (à venir), pour mieux comprendre

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